Le Sénat veut encore augmenter le budget de la Défense

Le Sénat propose d’ajouter 14 milliards d’euros au budget de la défense d’ici 2030, portant l’effort total à 450 milliards d’euros contre 436 milliards prévus par le gouvernement. Cette surenchère parlementaire vise à renforcer les capacités militaires face aux menaces géopolitiques actuelles.

Publié le
Lecture : 5 min
L’Autorité de la concurrence approuve le rachat des activités Défense de Texelis par KNDS France. Une étape clé dans la consolidation de l’industrie terrestre, portée par des enjeux économiques, technologiques et capacitaires majeurs. Wikipedia
L’Autorité de la concurrence approuve le rachat des activités Défense de Texelis par KNDS France. Une étape clé dans la consolidation de l’industrie terrestre, portée par des enjeux économiques, technologiques et capacitaires majeurs. Wikipedia | Armees.com

La défense française est au cœur d’un bras de fer budgétaire entre l’exécutif et la chambre haute du Parlement. Alors que le gouvernement proposait déjà un effort supplémentaire de 36 milliards d’euros dans le cadre de l’actualisation de la loi de programmation militaire, le Sénat a voté en commission, le mercredi 27 mai, une enveloppe additionnelle de 14 milliards d’euros à horizon 2030. Une surenchère parlementaire qui traduit des inquiétudes profondes face à la dégradation accélérée du contexte géopolitique mondial, et une volonté affirmée de ne pas laisser les armées françaises décrocher face à des menaces en pleine recomposition.

« Ce qu’on nous propose aujourd’hui, c’est une programmation qui ne permet que de sécuriser la loi de programmation précédente », a regretté Cédric Perrin, président Les Républicains de la commission de la Défense du Sénat. Le sénateur souhaite « donner beaucoup plus d’ambition » à la LPM et la mettre « en cohérence avec les menaces auxquelles l’exécutif nous prépare ».

Les ambitions budgétaires du gouvernement pour la Défense à l’horizon 2030

Le projet gouvernemental d’actualisation de la loi de programmation militaire prévoyait initialement de porter les dépenses militaires à 436 milliards d’euros d’ici la fin de la décennie. Cette trajectoire représente un effort budgétaire de 36 milliards d’euros supplémentaires par rapport à la programmation précédente, avec l’objectif d’atteindre 2,5 % du PIB consacré à la défense en 2030.

Selon Sud Ouest, cette programmation gouvernementale avait été adoptée ces derniers jours par l’Assemblée nationale. Elle apparaît désormais insuffisante aux yeux des sénateurs, confrontés aux réalités d’un contexte géostratégique profondément bouleversé par les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, mais aussi par le désengagement progressif des États-Unis de leurs engagements capacitaires au sein de l’OTAN, qui repose avec acuité la question de l’autonomie stratégique européenne.

Les hausses annuelles prévues dans le projet initial devaient progressivement s’accentuer pour porter le budget de la défense à 76,3 milliards d’euros en 2030. Cette montée en puissance s’inscrit dans la continuité des efforts engagés depuis plusieurs années pour moderniser l’outil militaire français.

La contre-proposition sénatoriale : 450 milliards d’euros

Face à ce qu’ils estiment être un sous-dimensionnement structurel des moyens, les sénateurs proposent de porter l’enveloppe globale à 450 milliards d’euros sur la période 2024-2030. Selon BFMTV, cette augmentation de 14 milliards d’euros permettrait d’atteindre 2,7 % du PIB consacré à la défense en 2030, soit 0,2 point de pourcentage supplémentaire par rapport au projet gouvernemental — un écart qui, traduit en capacités opérationnelles, revêt une importance considérable.

La méthode préconisée par la chambre haute consiste à maintenir chaque année jusqu’en 2030 le niveau d’effort engagé en 2026, soit 6,7 milliards d’euros d’augmentation annuelle. « Nous essayons de lisser dans la durée cette progression pour faire en sorte que l’effort soit partagé entre la période 2026-2030 et la période 2030-2035 », explique Cédric Perrin. Selon Boursorama, cette approche traduit une vision stratégique cohérente : ne pas faire peser sur les futurs gouvernements, au lendemain de la présidentielle de 2027, l’intégralité d’un rattrapage capacitaire qui aurait été indûment différé.

Le budget annuel de la défense passerait ainsi de 76,3 milliards d’euros initialement prévus à 83,9 milliards d’euros en 2030 selon la proposition sénatoriale — un saut significatif qui témoigne de l’ampleur du réarmement envisagé.

Renforcement capacitaire : les priorités d’investissement

Ces 14 milliards supplémentaires ne constituent pas une simple inflexion comptable. Le Sénat a identifié des besoins capacitaires précis, documentés et hiérarchisés, qui justifient pleinement cet effort financier additionnel. Sur le plan stratégique, l’ambition est claire : combler les lacunes les plus criantes dans les domaines de l’aviation de combat, des capacités navales et des systèmes d’armes à longue portée, c’est-à-dire précisément les segments où la France risque de voir son avantage opérationnel s’éroder face à des adversaires potentiels dotés de moyens croissants. Comme le détaille Challenges, il s’agit d’un véritable plan de choc destiné à éviter le décrochage des armées françaises.

Concernant l’aviation, la commission sénatoriale préconise l’acquisition de 20 Rafale supplémentaires pour l’armée de l’Air et de l’Espace, ainsi que 10 Rafale Marine d’ici 2035. « Le format de la chasse n’a quasiment jamais été aussi faible, nous n’avons jamais eu aussi peu d’avions depuis des décennies », souligne Cédric Perrin. Sur le plan naval, la chambre haute souhaite relever le format de la flotte avec trois frégates supplémentaires d’ici 2035, portant leur nombre total à 18 unités — une augmentation destinée à combler des lacunes capacitaires devenues préoccupantes dans un environnement maritime de plus en plus contesté.

Développement de nouvelles capacités de frappe

L’effort budgétaire additionnel ouvrirait également la voie au développement de capacités de frappe dans la profondeur dont la France ne dispose pas encore. Sur le plan conventionnel, la commission sénatoriale préconise le développement de missiles balistiques d’une portée de 2 500 kilomètres — une capacité qui placerait les armées françaises en mesure d’atteindre des objectifs stratégiques situés au cœur du territoire eurasiatique — ainsi que de missiles balistiques air-sol d’une portée de 1 000 kilomètres, destinés à doter l’armée de l’Air et de l’Espace d’un vecteur de frappe aérobalistique de haute précision.

« Nous avons vu au Moyen-Orient, et notamment par l’usage qu’en a fait Israël, que ce missile aérobalistique de 1 000 km était particulièrement efficace. C’est une composante qui nous manque », précise le président de la commission de la Défense du Sénat. Un constat qui résonne d’autant plus fort au regard des récents événements dans la région, où la capacité à frapper avec précision des cibles de haute valeur s’est imposée comme un facteur déterminant de l’efficacité opérationnelle.

S’agissant des lance-roquettes unitaires (LRU), capables d’envoyer des projectiles à plus de 80 kilomètres, le Sénat entend doubler la cible d’achat actuelle. La fourchette initialement prévue entre 13 et 26 unités serait relevée à un minimum de 26, pouvant être portée à 52 selon les besoins opérationnels — un doublement qui reflète directement les enseignements tirés du conflit ukrainien, où l’artillerie à longue portée s’est révélée décisive. Selon Le Figaro, cette modernisation capacitaire répond à l’accroissement objectif de la menace militaire posée par la Russie.

Un débat politique sur les priorités de défense

L’opposition entre les projets gouvernemental et sénatorial révèle des divergences profondes dans l’appréciation de l’effort de défense nécessaire. Tandis que l’Assemblée nationale avait globalement entériné l’orientation de l’exécutif, le Sénat assume une posture résolument plus volontariste, nourrie d’une lecture plus pessimiste — ou peut-être plus lucide — de l’environnement sécuritaire.

Le débat reprendra dans l’hémicycle à partir du mardi suivant le vote en commission, en présence de la ministre Catherine Vautrin, qui pourra faire valoir la position du gouvernement face aux propositions sénatoriales. Un vote solennel sur l’ensemble du texte est prévu le 9 juin, marquant une étape décisive dans la définition des orientations budgétaires de la défense française pour la prochaine décennie.

Il convient néanmoins de rappeler que cette loi de programmation militaire ne constitue qu’une trajectoire indicative. Les crédits effectivement alloués aux armées devront être votés chaque année dans le projet de loi de finances, ménageant ainsi une marge de manœuvre — ou de recul — pour les futurs gouvernements.

Cette surenchère budgétaire traduit, en définitive, une prise de conscience parlementaire face à l’ampleur des défis sécuritaires contemporains. Dans un contexte géopolitique profondément dégradé — marqué par le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen, l’intensification des rivalités de puissance et l’effritement des garanties de sécurité collective — la question du financement de la défense s’impose désormais comme l’un des enjeux majeurs des prochaines échéances politiques françaises.

Laisser un commentaire

Share to...