Marseille – Israël : Eurolinks livre des armes à Tel Aviv ?

L’univers feutré des sous-traitants de la défense française fait rarement la une. Mais lorsqu’un nom émerge au cœur d’une guerre aux retentissements géopolitiques planétaires, la discrétion devient soupçon. À Marseille, une entreprise se retrouve propulsée sur le devant de la scène. Entre logistique militaire, guerre d’influence et diplomatie sous tension, les frontières deviennent floues.

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Eurolinks soupçonné de livrer des armes à Israël
Marseille – Israël : Eurolinks livre des armes à Tel Aviv ? © Armees.com

Le 11 juin 2025, la Ligue des droits de l’homme (LDH) a déposé une plainte au tribunal judiciaire de Paris visant la société française Eurolinks, accusée d’avoir fourni à Israël des composants utilisés dans des armes automatiques, en pleine guerre à Gaza. Cette action en justice, qui s’appuie sur des révélations de Disclose, Marsactu et Radio France, relance avec fracas le débat sur le rôle réel des entreprises de défense françaises dans les conflits internationaux.

Eurolinks : un acteur mineur devenu centre de gravité stratégique

La société Eurolinks, implantée à Marseille, fabrique des composants métalliques de petite taille destinés à des applications militaires. Au cœur de la polémique : des « maillons » métalliques utilisés pour relier entre elles les balles de fusils-mitrailleurs. Selon une enquête de Disclose, ces maillons auraient été vendus à la société israélienne IMI Systems, filiale du groupe Elbit Systems, principal fournisseur des forces armées israéliennes.

La chronologie révélée fait état de plusieurs livraisons, notamment fin octobre 2023, puis en avril et mai 2025. Le tout, selon Disclose, aurait été expédié discrètement depuis le port de Marseille. Pour Emmanuel Daoud, avocat de la LDH, « si des livraisons de maillons utilisés pour assembler des mitraillettes légères, ces mêmes armes qui ont tué des civils à Gaza, ont effectivement eu lieu en connaissance de cause, alors ces actes doivent être jugés et toutes les questions posées » (Le Monde, 12 juin 2025).

Composants ou munitions ? L’ambiguïté d’une terminologie stratégique

Ce qui est en jeu ici, c’est la qualification juridique et stratégique de ces composants. Légalement, la France n’exporte pas d’armes létales à Israël, comme l’a rappelé le ministre des Armées Sébastien Lecornu : « La France ne vend pas d’armes à Israël. Point. »

Pour étayer cette affirmation, il a déclassifié un document listant les exportations françaises vers Israël en 2024, pour un montant de 16 millions d’euros. Ce document répertorie notamment des maillons pour munitions, potentiomètres pour missiles, et autres composants destinés au Dôme de fer, le système de défense antimissile israélien.

Mais pour la Progressive International, ces exportations sont tout sauf innocentes : le réseau militant dénonce une fourniture « régulière et continue » de matériel militaire, incluant « bombes, grenades, torpilles, mines et missiles », ainsi que « lance-roquettes » ou « fusils militaires ». L’argument de la « réexportation » serait un simple paravent diplomatique.

Dockers, CGT et insubordination logistique

Le 4 juin 2025, des dockers du port de Marseille-Fos ont refusé de charger un container à destination de Tel-Aviv, soupçonné de contenir du matériel militaire produit par Eurolinks. Selon Christophe Claret, secrétaire général CGT : « On a réussi à l’identifier, le mettre de côté ». La CGT portuaire a justifié son geste par son refus de « participer au génocide en cours orchestré par le gouvernement israélien ».

Face à cette insubordination logistique, Sébastien Lecornu a affirmé sur LCI que seules des pièces destinées au Dôme de fer ou à des programmes de réexportation contrôlée sont expédiées. Les autorités rappellent que les licences sont délivrées par une commission interministérielle intégrant les ministères de la Défense et de l’Économie.

Guerre à Gaza : les faits, les morts, les mots

Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, l’offensive israélienne a causé la mort de plus de 55 000 Palestiniens, en majorité civils, selon les chiffres du ministère de la Santé de Gaza, reconnus comme fiables par l’ONU. Ces pertes massives ont ravivé les accusations de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, voire de génocide, comme le soutient l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice.

Sous-traitance et responsabilité : une ligne de front juridique

Peut-on tenir pour responsable une entreprise française qui fournit des composants à usage militaire indirect ? La LDH le pense. Pour Emmanuel Daoud, « il n’est pas question ici de remettre en cause le droit d’Israël à se défendre, mais de dénoncer la violation du droit humanitaire international ». Eurolinks nie toute responsabilité, affirmant que les pièces exportées « ne sont pas destinées à l’armée israélienne ».

L’enquête judiciaire demandée par la LDH vise également à établir la chaîne de décision administrative française. Le débat s’annonce explosif, à quelques jours de la Conférence de l’ONU sur le Proche-Orient, du 17 au 21 juin 2025, à New York.

De simples maillons, pour assembler des balles. Une entreprise inconnue, soudain au centre d’un faisceau d’accusations internationales. Une livraison anodine, qui pourrait devenir l’élément déclencheur d’un contentieux d’État. Le dossier Eurolinks ne questionne pas seulement la légalité des exportations françaises : il interroge l’éthique même des alliances industrielles à l’heure des conflits asymétriques.

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