Les vingt-sept pays membres de l’Union européenne ont validé, le 27 mai, la mise en œuvre du programme SAFE (Security Action for Europe), un dispositif inédit de prêts communs destinés à financer l’achat d’armement pour un montant colossal de 150 milliards d’euros. Ce programme, soutenu par 26 des 27 États (la Hongrie s’étant abstenue), représente la réponse la plus concrète jamais apportée par l’UE face à la menace militaire russe et au recul stratégique des États-Unis.
Armement : la fin d’une naïveté stratégique
Pendant des décennies, l’Europe a préféré déléguer sa sécurité au parapluie nucléaire américain, s’en remettant aux bonnes grâces de Washington. Mais les secousses géopolitiques de ces dernières années ont imposé un brutal retour au réel. L’annexion de la Crimée, la guerre totale déclenchée par la Russie en 2022, et l’érosion du leadership transatlantique n’ont laissé d’autre choix à Bruxelles que de passer à l’acte.
Le programme SAFE, entériné à Bruxelles par le Conseil de l’UE, injectera 150 milliards d’euros dans des achats communs d’armement. Selon le communiqué officiel : « Le Conseil a adopté le règlement SAFE, ouvrant la voie à des prêts conjoints pour renforcer la capacité de défense de l’Union. »
SAFE : levier financier et instrument de souveraineté
Ce n’est pas un simple plan de dépenses. SAFE est pensé comme un outil de transformation industrielle et stratégique. Les prêts, accordés à conditions préférentielles, viseront les secteurs dans lesquels l’industrie européenne est aujourd’hui sous-dimensionnée : drones, munitions, défense anti-aérienne, logiciels critiques. Les règles sont strictes, 65 % des composants des projets financés devront provenir de l’Union, de l’Espace économique européen ou de l’Ukraine.
Les 35 % restants pourront inclure des technologies non-européennes, mais sous réserve de clauses de souveraineté technologique. Une autorité centrale sera chargée de garantir qu’aucune porte dérobée ne permette le contrôle à distance d’équipements stratégiques par un État tiers. Bruxelles veut éviter à tout prix qu’un drone financé par SAFE puisse être désactivé à distance depuis la Silicon Valley.
Une Europe plus autonome… mais fracturée
Ce virage sécuritaire spectaculaire n’efface pas les tensions internes. L’abstention de la Hongrie rappelle que l’unanimité reste un mirage. De plus, la méthode utilisée, recours à l’article 122 du traité, court-circuitant le Parlement européen, a suscité une vive opposition.
Roberta Metsola, présidente du Parlement, a dénoncé un « contournement institutionnel » et menace de saisir la Cour de justice de l’Union. Benjamin Haddad, ministre français délégué à l’Europe, a tempéré les critiques dans des propos rapportés par France 24 : « Ce n’est qu’une étape et il faudra aller plus loin. L’Europe de la défense avance. »
Intégration externe : une Europe élargie de la défense
SAFE n’est pas réservé aux États membres. L’Ukraine et la Norvège, partenaires de sécurité de l’Union, seront invités à participer aux projets. Le Royaume-Uni, quant à lui, a signé le 22 mai un accord bilatéral avec l’UE ouvrant la voie à son intégration progressive dans le dispositif. Une manière pour Londres de revenir dans le jeu européen… sans renier le Brexit.
Ce choix d’ouverture vise aussi à contourner la suprématie américaine dans les achats d’armement. Aujourd’hui, plus de 70 % des équipements achetés par les pays européens proviennent des États-Unis. SAFE veut inverser la tendance et relocaliser une partie de la chaîne de production, condition sine qua non d’une souveraineté retrouvée.








