Je viens de terminer un (déjà vieux) livre aussi fascinant que glaçant : Ces guerres qui nous attendent (2030–2060), (volume 2) rédigé par la Red Team à la demande du ministère des Armées. Un ouvrage d’anticipation militaire, consacré donc à la guerre du futur, certes, mais qui n’a, à vrai dire, plus grand-chose d’anticipatif.
Car ce que ses pages décrivent comme « le futur du champ de bataille », je le vois déjà poindre dans le présent. Je le devine dans les conversations tenues sur le terrain, à la popote, ou lors de dîners en ville par ceux qui savent que leur métier, et leurs outils très souvent d’un « autre temps » sont en train de basculer radicalement dans l’inconnu.
Obéir… ou répondre à un message ?
Le soldat d’aujourd’hui ne part plus « au front ». Il reste connecté à l’arrière, à sa famille, à ses amis, à ses réseaux. Même en zone de guerre, le lien civil n’est jamais tout à fait rompu.
Un téléphone ? Il y en a toujours un. Même quand les chefs les interdisent, les confisquent. Même quand le brouillage est actif. Il y a des ruses, des caches, des recharges solaires, des ordinateurs chez des civils. On ne coupe pas l’humain si facilement.
Surgit alors le conflit de loyauté. À qui obéit-on ? À son adjudant ? À son capitaine ? Ou à cette voix aimée qui envoie un message à 23h14 pour dire « tu me manques » ou « pars ! » ? Ce n’est pas un détail anecdotique. C’est une véritable faille opérationnelle. Une fracture psychologique majeure dans la conduite des hommes au combat.
Baïonnettes intelligentes, cerveaux sursollicités
Après la Seconde Guerre mondiale, et à chaque conflit majeur depuis, la théorie des baïonnettes intelligentes était de sortie : ce principe moral selon lequel un soldat ne peut pas obéir aveuglément à un ordre manifestement illégal. Il doit juger. Discerner. Rester un homme. Terminé les horreurs nazies, les yeux fermés devant les massacres de civils, etc. On connaît la suite…
Aujourd’hui, la baïonnette est littéralement intelligente. Elle est une caméra. Un GPS. Un mouchard. Elle filme, archive, transmet. L’ennemi, les civils, les blogueurs-reporters, la presse, son propre camp.
On a parlé avec la guerre en Ukraine du fameux brouillard de la guerre. Mais avec les drones et les smartphones et les GoPro, clairement, jamais le champ de bataille n’aura été aussi transparent.
Du Kosovo à l’Ukraine : vingt ans de guerre filmée
On croyait avoir vu le pire avec les guerres des années 1990 : la Yougoslavie, la Bosnie, les massacres de Srebrenica. Puis vinrent les images de Bagdad sous les bombes, la traque de Ben Laden, les images en direct des commandos en Afghanistan.
Mais tout cela, rétrospectivement, semble encore artisanal. En Ukraine, depuis 2022, la guerre est devenue virale. Un drone filme une frappe, une tranchée, une mort. La séquence est montée dans une appli mobile, titrée, mise en musique, balancée sur Telegram.
La guerre est désormais une production audiovisuelle à part entière.
Et surtout, ce n’est plus seulement l’ennemi qui filme. C’est nous.
L’ennemi est invisible, et frappe à 300 km
Autre changement fondamental : on ne voit plus l’ennemi.
L’épisode indo-pakistanais de 2019 en est la preuve. Des avions se tirent dessus à plus de 300 kilomètres de distance. Ils ne se « voient » même pas au radar. C’est l’ère de l’interception au-delà de la ligne de vue, du combat aérien sans duel, sans visuel, sans adrénaline.
La mort peut venir de n’importe quel angle, à n’importe quelle altitude, dans un silence parfait.
Bienvenue dans l’ère de l’hyperforteresse
Dans Ces guerres qui nous attendent, un concept surgit régulièrement au fil des pages : l’hyperforteresse.
« Le concept cristallise la fin de la guerre de mouvement, paradigme dominant depuis les années 1940. » (p. 218)
Cette hyperforteresse, c’est un réseau défensif dense, saturé de capteurs, protégé par des drones, rendu impénétrable par des hyperboucliers et des frappes anticipées.
Impossible d’approcher. Impossible de fuir.
« Toute troupe ou tout véhicule léger peut être détecté et détruit en une fraction de seconde s’il sort du dispositif. » (p. 218)
Cela signifie que le modèle des divisions blindées, des percées rapides, des manœuvres d’encerclement… est terminé.
La cavalerie a-t-elle encore un avenir ?
Je connais des officiers et des sous-officiers qui commandent des blindés aujourd’hui, (enfin, le peu dont ils disposent en dotation) et je m’interroge sincèrement sur leur avenir.
Face aux drones FPV à 800 €, capables de suivre un char et d’y pénétrer par la trappe arrière avec quelques grammes d’explosif, le blindé devient une proie.
Et demain, face à des railguns qui seront théoriquement capables dans quelques années de tirer une barre de tungstène à Mach 12 sur un char situé à 200 km (pour un coût dérisoire, du moins, la munition), avec une précision millimétrique, que restera-t-il du panache blindé ? Si le problème de l’énergie dont le rail-gun a besoin (l’équivalent d’un petit réacteur nucléaire ou SMR) est résolu d’ici à la fin de la décennie, le champ de bataille changera encore brutalement de physionomie… Ceux qui disposeront de cette techno disposeront d’un avantage tactique majeur.
« Le railgun […] peut détruire un char situé à 200 km. Et en tirer plusieurs par minute. » (p. 177)
Le soldat devient technicien de guerre
En réalité ce que décrit le livre, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été écrit et publié, et que j’observe moi aussi, c’est que le soldat de 2025 doit changer de nature.
Il n’est plus simplement un combattant. Il devient un opérateur multi-niveaux, un technicien, un analyseur de données, un survivant mental. On attend de lui de la coordination, de l’anticipation, une gestion de la charge émotionnelle… en plus du courage et de la force physique.
« Les exigences en termes de niveau d’entraînement, de compétences techniques, d’autonomie, de coordination et d’anticipation augmentent drastiquement. » (p. 217)
Quelle armée de métier pour demain ?
On pourrait tout couper : les réseaux, les téléphones, interdire les liaisons personnelles. Revenir à une discipline de fer.
Mais ce serait, d’abord, terminer de mettre à genoux un recrutement déjà complexe, mais aussi et surtout nier la réalité.
Le soldat est un homme du XXIe siècle. Il vit avec son téléphone, avec ses messages, avec ses liens familiaux et amicaux.
Et il faudra bien composer avec. Former à gérer les niveaux d’allégeance, les conflits de loyauté. Gérer les envies de tout envoyer balader (sujet récurrent dans les conversations entre soldats du rang, jeunes engagés). Redonner envie, du sens à l’engagement.
La guerre de demain — celle que nos fils apprendront à faire — n’aura plus rien à voir ni avec celle d’hier, ni avec celle d’aujourd’hui, encore enseignée dans les académies militaires occidentales.
En attendant la prochaine révolution : l’arrivée des robots sur le champ de bataille. Jusqu’au moment où il deviendra évident que c’est à lui, l »humanoïde, et pas à un homme, que l’on confiera de mener l’assaut demain. Mais c’est déjà une autre histoire…









