Suite à la défaite de 1870, laquelle s’explique en partie par les lacunes françaises en matière de recherche de renseignements sur l’ennemi et de contreespionnage, un organe de recherche, la Section de statistiques, également appelée Service de renseignement (SR), est « rattaché » au « 2e bureau » de l’armée, dit « de reconnaissances et de statistiques » (créé par décret du 12 mars 1874), afin de lui procurer des renseignements militaires sensibles. Ce SR est également chargé du contreespionnage (CE).
Des postes extérieurs, appelés « postes SR », sont établis à Nancy, Remiremont, Épinal et Belfort. Dans ces véritables antennes locales, chaque « officier traitant », membre du Service de renseignement, emploie des agents et rédige des synthèses de renseignements au profit du SR central de Paris, sis rue de l’université. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 2 août 1914, le SR est placé sous les ordres du lieutenant-colonel Zopff, personnage « froid et silencieux […] qui passait pour un esprit subtil, mais enclin au romanesque. L’on disait qu’il correspondait avec des espions et des espionnes et que rien de ce qui se passait dans les coulisses de la guerre ne lui était étranger. Son pouvoir s’étendait à un groupe de gens en civil, […] les messieurs de la Sûreté (Générale) […]. Parmi eux, le plus élevé en autorité, adjoint au colonel Zopff, portait le titre de conseiller technique pour le maintien de l’ordre aux armées […]. Ce personnage n’était autre que l’excellent M. Sébille. Avec le rang de général, il avait droit à un uniforme brodé de palmes, rappelant celui des intendants et des sous-préfets 277 ».
Dans les pays étrangers, le Service de renseignement extérieur (SRE) – émanation du SR dont il est « les yeux et les oreilles » – emploie trois types de personnels, encadrés par des officiers traitants : les « agents secrets », implantés en pays ennemis ; les « agents d’écoute », implantés dans les pays neutres ; enfin les « indicateurs », patriotes convaincus, sympathisants à titres divers, ou encore personnes de vile condition monnayant leurs informations 278.
Pendant la Grande Guerre, créant souvent l’étonnement autour d’elles, un certain nombre de Françaises vont s’impliquer dans l’âpre guerre du renseignement. Il convient sans doute de s’interroger sur leurs motivations profondes, mais également d’observer l’accueil qui leur a été réservé au sein des services de renseignements.
Raisons découlant du comportement des femmes elles-mêmes
Pour quelles raisons vont s’engager celles qui, dès le début de la Première Guerre mondiale, réclament un engagement comme agent de renseignement ?
Évidemment, la vengeance motive certaines, voulant faire payer aux Boches la mort d’un proche. D’autres encore, réfugiées à Paris après l’invasion des départements du Nord et de l’Est, souhaitent laver la souillure d’un viol, opéré par la soldatesque teutonne. Mais là n’est pas tout.
Depuis de longues années en effet, les femmes sont en quête de reconnaissance sociale, voulant s’affranchir du carcan des mentalités qui voudrait les maintenir dans un rôle de mineures éternelles. Moins bien payées que les hommes sur le marché du travail, effectuant néanmoins des tâches aliénantes sur les chaînes de l’industrie ou pendant les travaux agricoles, privées au surplus du droit de vote, elles sont en quête d’une plus grande dire qu’il ne peut être que lointain – d’une place équivalente à celle des hommes.
Or, l’éclatement du conflit a d’abord pour effet de stopper l’essor du féminisme, au sens où l’invasion du sol national s’étant produite, il n’est plus temps d’amorcer des mouvements sociaux. L’Union sacrée condamne les femmes au silence, ou du moins, à une certaine forme de silence.
Pour ces dernières, il faut donc trouver un autre moyen d’expression ; cette démarche va leur être facilitée par les hostilités elles-mêmes, en provoquant un brusque retournement de situation. En effet, tout comme les Français, les Françaises éprouvent le besoin de montrer ce dont elles sont capables pour la sauvegarde du pays. Qui pourrait d’ailleurs les en blâmer en ces heures difficiles ? Elles souhaitent fournir la preuve qu’elles peuvent faire tout aussi bien que leurs maris, leurs frères ou leurs fils, partis à la guerre pour abattre l’impérialisme allemand, et s’orientent humblement vers les quelques postes à responsabilité qu’on consent à leur accorder. Certaines – souvent des bourgeoises et des aristocrates – seront infirmières, voire ambulancières ; les autres, issues du peuple, rejoindront les usines de guerre « pour gagner le pain » de la famille à la place d’un homme soudainement devenu soldat… ou bien deviendront espionnes.
Car en 1914, l’armée rechigne à enrôler massivement des femmes, et il faut bien que ces dernières s’en accommodent. Certes, il y a bien eu dans le passé les cantinières pour porter l’uniforme ; mais ces temps sont révolus, et de là à distribuer des armes aux femmes pour les engager en opérations, il y a une marge – qu’en cette France du début du xxe siècle, tout au moins, on n’est pas prêt à franchir. L’administration militaire leur propose donc quelques emplois de nature très conventionnelle. C’est ainsi que la future espionne Marthe Richer – née Betenfeld, et connue ensuite par les Allemands d’Espagne sous le pseudonyme de Marthe Richard –, aviatrice civile de renom, ne parvient pas à s’enrôler au début de la guerre dans l’aviation militaire, exploit qui, s’il s’était réalisé, aurait créé un précédent impensable. Elle finit donc par se rabattre vers une spécialité où candidats (et surtout candidates) ne se bousculent pas, et où les recruteurs semblent avoir l’esprit moins rigide qu’ailleurs : l’espionnage.
Ce métier, pour autant qu’on le juge indispensable, est tellement dévalorisé à l’époque qu’on ne pourra refuser d’accéder à sa requête.
D’autres, plus engagées politiquement que Marthe Richer, choisissent la guerre secrète parce qu’elles y voient un moyen comme un autre de continuer le lent (et difficile) combat pour l’égalité des sexes en société, même si, pour l’heure, il s’agit d’une société en guerre. Et puis le mythe de la femme-espionne fait aussi rêver les plus jeunes ; dans l’industrie et les mines, les emplois proposés sont tellement éprouvants que la guerre du renseignement – certes dangereuse, mais toute en subtilité – peut paraître moins tributaire de la force physique.
Ainsi, les femmes se lancent-elles résolument dans l’espionnage comme elles le font dans d’autres métiers, tentant de se faire accepter dans des créneaux qui étaient jusque- là réservés aux hommes. Elles le font avec le secret espoir – rivé au coeur – de pouvoir, une fois la paix revenue, revendiquer plus facilement une redéfinition de leur statut social. Or, cette attitude volontariste va être largement relayée par l’attitude de certains chefs des services de renseignements ; en effet, ces derniers ne songent qu’à trouver de nouvelles recrues afin d’être en mesure de résister plus facilement à un SR allemand qu’ils imaginent omnipotent.
L’attitude des chefs de l’espionnage en matière de recrutement d’espionnes
En ce début de guerre, les responsables des services de renseignements français sont inquiets ; précisons néanmoins que cette sourde inquiétude remonte à 1870. En effet, pendant le conflit contre les Prussiens, très peu de Français (et encore moins de Françaises) ont eu à traiter, de près ou de loin, avec la guerre du renseignement. Une certaine « Mme Antermey, avait pu pénétrer dans Metz assiégé le 8 septembre 1870 et en était repartie le lendemain, emportant un message de Bazaine destiné à Tachard, chargé d’affaires français à Bruxelles. Mais elle ne parvint pas à franchir les lignes prussiennes (279) ».
Dans le camp adverse, les choses semblent avoir été différentes, si bien que depuis la fin du conflit et surtout la publication des mémoires de Wilhelm Stieber (280), on a fini en France par se persuader que toutes les gouvernantes ou servantes, employées dans les bonnes familles françaises, étaient en réalité des espionnes stipendiées par le Service d’information militaire ennemi (Nachrichtendienst 281). C’est sans aucun doute exagéré, mais ce sentiment récurrent n’est finalement que le reflet de la crise galopante d’espionnite qui fait des ravages dans le pays. Le contre-espionnage français d’avant 1914 avance même que le SR allemand emploie près de deux mille femmes comme agents de renseignement en Europe, et que plus de 80 % de cet effectif est à l’oeuvre en France.
Notons qu’aujourd’hui encore, nous ne pouvons être assurés de la véracité de ce chiffre. Mais c’est bien le sentiment de cette menace diffuse qui explique l’ouverture de l’espionnage aux Françaises entre 1870 et 1914 ; au cours de ces années, quelques agents féminins vont ainsi être employés par nos services de renseignements, avec plus ou moins de succès d’ailleurs… Marie Forêt dite Mme Millecamps – maîtresse d’un agent français nommé Brücker – surveille les diplomates allemands pour le compte du commandant Henry, chef du SR ; mais finalement c’est elle qui est condamnée à cinq ans de prison pour espionnage en janvier 1894 ! Le scandale, dénoncé par Le Figaro, provoque évidemment un tollé diplomatique.
Le 27 septembre 1894, un autre agent féminin est à l’origine de ce qui va rapidement devenir « l’affaire Dreyfus ». Un bordereau d’envoi a été découvert dans la poubelle du comte von Schwartzkoppen, attaché militaire d’Allemagne à Paris. Or, c’est une certaine Marie Bastian, femme de ménage à l’ambassade d’Allemagne (et surtout agent du SR), qui l’a transmis « par la voie ordinaire » au commandant Henry. Cette « voie ordinaire », c’est la remise des documents recueillis après la fouille quotidienne des corbeilles à papier. Ce procédé, si basique soit-il, a tout de même permis l’identification d’une trentaine d’agents allemands. Cela donne donc du crédit à la trouvaille de Marie Bastian. Le bordereau en question accompagnait des informations confidentielles sur l’armée française adressées à l’attaché allemand (en tout, cinq dossiers secrets prêts à être vendus, dont celui du frein hydraulique équipant le canon de 120 mm, ainsi qu’une note se rapportant aux troupes de couverture). Le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus – de confession israélite et dont l’écriture ressemble à celle du bordereau – est mis en accusation par le grand expert graphologue de l’époque, Bertillon. Il est arrêté le 15 octobre sur ordre du ministre de la Guerre, le général Mercier. « L’Affaire » se termine avec les conséquences que l’on sait pour le SR.
Sans doute échaudés par cet épisode, il semble qu’à la veille de la Première Guerre mondiale, les services d’espionnage français n’emploient pas une seule femme (282). Certes, la police paie bien une dizaine d’informatrices dans le cadre de la lutte contre l’espionnage étranger, mais encore le fait-elle de façon épisodique et pas officiellement ; on ne confie d’ailleurs à ces mouchardes que des missions secondaires de surveillance.
Si, de leur côté, les militaires ont fait le choix de ne pas avoir d’agents féminins parmi leurs espions en mission à l’étranger, il faut bien reconnaître que c’est parce qu’ils considèrent que ce métier compliqué n’est pas fait pour les femmes ; reflet des moeurs du temps, ces dernières sont considérées comme des créatures si délicieusement légères… qu’elles ne peuvent être que dotées de cervelles d’oiseau ! Autre réticence, espionner, c’est également une activité extrêmement dangereuse pouvant conduire à donner la mort à autrui ; or à cette époque, on a du mal à concevoir qu’une femme normalement constituée – être qui selon la tradition est fait pour porter la vie – puisse s’adonner (par goût) à un métier aussi dégradant que l’espionnage.
Le cataclysme de l’été 1914 va pourtant contribuer à changer les mentalités, au sens où il va amener les responsables des SR à admettre qu’une femme peut s’investir dans la guerre du renseignement sans être pour autant une dépravée ou une asociale. Le début des opérations montre en effet qu’au même titre que les hommes, les femmes sont capables d’actes héroïques face aux envahisseurs allemands. Actes qu’elles paient parfois de leurs vies ; ainsi le 20 septembre, dans l’Aisne, une certaine Amaury est fusillée pour avoir transmis des renseignements se rapportant aux troupes ennemies.
Mais les idées préconçues étant souvent les plus difficiles à changer, il faut reconnaître que seule la longueur imprévue des hostilités va finalement favoriser l’accroissement de l’effectif féminin au sein du SR, de même que leur rétribution à l’aide de fonds secrets prélevés sur le budget de la Sûreté générale. Le besoin d’être renseigné va donc l’emporter sur les sentiments misogynes, mais sans pour autant que ceux-ci disparaissent totalement ; la France adopte donc le même comportement en matière de recrutement d’espionnes que les Allemands ou les Anglais avec, il est vrai, un temps de retard. Or, les militaires vont se montrer parfois plus pragmatiques que les policiers dans ce domaine, en tentant parfois de retourner les espionnes ennemies capturées ; « à la Sûreté, (une femme donnant des renseignements à l’Allemagne) eût été arrêtée ; au 2e bureau elle (est) consolée et on lui (explique) gentiment qu’ayant fait le mal, elle (doit) le réparer 283 ».
La suite à lire dans le Revue de recherche sur le renseignement.
Un peu plus sur la Revue de recherche sur le renseignement
La Revue de recherche sur le renseignement est une nouvelle revue créée par
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comité de rédaction de nombreux experts du renseignement dont le professeur Alain Bauer, Olivier Chopin, Lukas Grave, Adrian Hänni, etc.









