Nvidia ordonne à ses clients cloud de réduire leur exposition chinoise. Derrière l’anecdote commerciale se cache une réalité stratégique que la France refuse encore de regarder en face : notre industrie de défense dépend de composants dont elle ne maîtrise ni la production, ni l’approvisionnement. La souveraineté, ça se finance — ou ça ne s’improvise pas.
**43 milliards €**
Budget de la défense française prévu pour 2027 selon la LPM, dont moins de 15% est fléché vers les technologies de rupture et l’IA militaire.
—
La dépendance technologique : l’angle mort de la LPM
Nvidia demande à ses clients cloud de s’assurer qu’une majorité de leurs utilisateurs ne soient pas chinois. La nouvelle fait sourire. Elle devrait faire frémir. Car derrière cet oukase américain se dessine la vraie carte de la puissance militaire du XXIe siècle : celui qui contrôle les puces contrôle les armées.
Force est de constater que la France, malgré une Loi de Programmation Militaire présentée comme historique, n’a pas pris la mesure de ce virage. On dépense. Mais on dépense mal. Sur les 413 milliards d’euros programmés sur 2024-2030, l’essentiel va à la masse salariale, aux programmes traditionnels, aux coûteux maintiens en condition opérationnelle. La part consacrée aux technologies d’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs militaires, aux capacités de traitement de données souveraines ? Elle reste marginale, diffuse, sans cap industriel lisible.
Pendant ce temps, les États-Unis ont investi 3,6 milliards de dollars dans le seul programme JEDI de traitement IA pour leurs forces armées. La Corée du Sud finance un plan semi-conducteurs souverain à 19 milliards. Et la France ? Elle compte sur STMicroelectronics — dont elle ne détient même plus le contrôle stratégique — pour ne pas se retrouver étranglée.
Ce que coûte vraiment la dépendance
Voici le paradoxe français : on augmente le budget de défense de manière inédite depuis quarante ans, et pourtant on reste dépendant de composants étrangers pour faire voler un Rafale, guider un missile, crypter une communication militaire. La LPM 2024-2030 prévoit bien un effort sur l’innovation, mais on parle de 6 milliards sur sept ans pour l' »espace capacitaire de supériorité technologique ». Six milliards. Soit moins que ce que Nvidia génère en bénéfices en un seul trimestre.
On peut se demander si nos planificateurs militaires ont véritablement intégré ce que signifie la géopolitique des puces. En cas de conflit majeur, ou simplement de tension commerciale aiguë entre Washington et Pékin, les chaînes d’approvisionnement en composants électroniques critiques se griperaient en semaines. Nos alliés américains le savent. C’est précisément pourquoi Nvidia reçoit des instructions du Département du Commerce, pas de ses actionnaires.
Comparer avec nos partenaires est édifiant. L’Allemagne a lancé un fonds souverain de 20 milliards pour sécuriser ses approvisionnements industriels critiques, défense incluse. Les Pays-Bas protègent ASML comme un joyau d’État. La Suède intègre systématiquement les critères de souveraineté technologique dans chacun de ses contrats d’armement.
Dépenser plus ne suffit pas : il faut dépenser juste
L’effort budgétaire consenti par la France depuis 2017 est réel. Personne ne le conteste. Mais augmenter un budget sans réformer la gouvernance de la dépense, c’est verser de l’eau dans un panier.
La Direction Générale de l’Armement doit cesser d’être un donneur d’ordres passif pour devenir un investisseur stratégique. Chaque euro consacré à l’innovation duale — civile et militaire — doit être traçable, évalué, conditionné à des résultats mesurables. Les programmes doivent intégrer dès leur conception un critère de souveraineté sur les composants critiques.
La décision de Nvidia n’est pas une affaire américano-chinoise. C’est un signal adressé à tous les États qui ont délégué leur autonomie technologique à des acteurs privés étrangers. La France a les moyens budgétaires d’agir. Il lui manque encore la volonté politique de choisir comment.


