Moscou et Kiev s’accordent sur un cessez-le-feu local à Oleshky, tandis que Poutine renoue le fil diplomatique avec Helsinki et Oslo. Les États-Unis s’imposent en médiateurs. Pendant ce temps, l’Europe compte ses cartouches — et réalise qu’elle en a trop peu.
2 %
Le seuil OTAN de dépenses militaires en pourcentage du PIB que seule une poignée de pays européens atteignait encore en 2025 — dont la France, tout juste, et au prix d’efforts considérables.
La paix américaine, ou l’Europe spectatrice de son propre destin
Un cessez-le-feu humanitaire à Oleshky, un appel téléphonique entre Poutine et les dirigeants norvégien et finlandais : les signaux s’accumulent. Washington orchestre, Moscou temporise, Kiev négocie sous contrainte. Et l’Europe ? Elle applaudit depuis les gradins, soulagée que quelqu’un d’autre gère le dossier.
Ce scénario devrait nous glacer le sang. Car une paix négociée sous tutelle américaine exclusive, sans poids réel du Vieux Continent à la table des discussions, sera une paix dont nous subirons les termes sans les avoir écrits. L’Histoire a déjà produit ce genre d’accord — on l’appelle généralement une capitulation différée.
Force est de constater que l’Europe paie aujourd’hui le prix de trente ans d’anesthésie stratégique. La fin de la Guerre froide avait été célébrée comme un dividende de la paix : on a réduit les budgets, démantelé des régiments, fermé des arsenaux. Résultat : quand la guerre est revenue sur le sol européen en février 2022, nos stocks de munitions tenaient quelques semaines, nos lignes de production industrielle étaient exsangues, et nos états-majors redécouvraient avec stupeur ce que signifie la haute intensité.
L’industrie de défense européenne : de la rhétorique aux carnets de commandes
La bonne nouvelle — relative — c’est que les industriels de défense européens n’ont jamais eu autant de commandes. Thales, KNDS, Leonardo, Rheinmetall : les carnets débordent. En France, le budget des armées a progressé pour atteindre 50 milliards d’euros en 2026, conformément à la Loi de Programmation Militaire 2024-2030. C’est un effort réel, que je salue sans ambiguïté.
Mais je pose la question que personne ne veut poser : est-ce que cet argent est dépensé efficacement ? Les délais de livraison restent aberrants. La rénovation du Leclerc s’étire. Le programme MGCS franco-allemand ressemble davantage à une négociation syndicale permanente qu’à un projet industriel sérieux. Pendant ce temps, la Corée du Sud livre des K2 à la Pologne en dix-huit mois chrono.
L’argent public investi dans la défense n’échappe pas aux travers habituels de la dépense étatique : bureaucratie de la DGA, doublons franco-allemands coûteux, préférence nationale qui confine parfois au protectionnisme contre-productif. Vouloir dépenser plus, c’est bien. Savoir dépenser mieux, c’est indispensable.
Négocier en position de force : le seul luxe que nous puissions encore nous offrir
Revenons à Oleshky et aux conversations entre Poutine et les capitales nordiques. Ces échanges se produisent parce que la Norvège est dans l’OTAN, parce que la Finlande vient de rejoindre l’Alliance, parce que ces pays ont des armées crédibles et des budgets de défense qui dépassent les 2 % du PIB depuis des années.
La leçon est limpide : on ne négocie qu’avec ceux qu’on respecte, et on ne respecte que ceux qu’on craint un peu. La diplomatie sans puissance militaire est une pétition de principes. Si l’Europe veut peser dans les futures négociations de paix — et dans tous les crises qui suivront — elle doit achever sa remontée en puissance, vite, sérieusement, sans se raconter d’histoires.
La fenêtre se referme. Et cette fois, il n’y aura pas d’Américain pour la rouvrir.


