Des militaires en treillis devant les Galeries Lafayette, des soldats pour suppléer une police débordée lors des manifestations du 24 octobre : l’opération Sentinelle s’invite à nouveau dans le débat public. Mais derrière les images rassurantes, une question budgétaire s’impose avec brutalité. Peut-on continuer à consumer la ressource militaire sur des missions qui ne sont pas les siennes ?
1 milliard €
Coût annuel estimé de l’opération Sentinelle depuis son lancement en 2015, soit l’équivalent de plusieurs frégates ou d’une année de commandes pour KNDS.
Sentinelle, ou l’armée transformée en supplétif du maintien de l’ordre
Depuis les attentats de 2015, la France a déployé en permanence entre 7 000 et 10 000 soldats sur son propre territoire dans le cadre de l’opération Sentinelle. Ce vendredi 23 octobre, à la veille d’une nouvelle journée de mobilisation citoyenne redoutée, l’armée est appelée en renfort pour protéger des « zones sensibles ». Le message est clair : l’État ne sait plus faire sans elle.
Sauf que ce n’est pas là sa mission. Un fantassin formé pour les opérations extérieures, aguerri au combat de haute intensité, n’est pas un vigile. L’utiliser comme tel, c’est dénaturer l’outil militaire — et le facturer au budget de la défense plutôt qu’à celui de l’Intérieur. Ce tour de passe-passe comptable dure depuis onze ans dans une indifférence presque totale.
Force est de constater que nos voisins ont fait des choix différents. L’Allemagne, traumatisée par son histoire, a longtemps refusé d’engager la Bundeswehr dans des missions intérieures. Elle a préféré investir massivement dans ses forces de police fédérale. La France, elle, a trouvé plus commode de ponctionner ses armées, réduisant d’autant leur disponibilité opérationnelle et leur entraînement au cœur de métier.
Une LPM sous pression que Sentinelle grignote en silence
La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur sept ans — un effort historique, présenté comme le grand rattrapage après des décennies de désinvestissement. Mais cet effort est fragile, et Sentinelle en est l’un des prédateurs discrets.
Chaque euro mobilisé pour garder un centre commercial ou sécuriser un cortège de manifestants est un euro qui ne finance pas un char Leclerc rénové, un drone de reconnaissance ou la montée en puissance de la Base industrielle et technologique de défense. À l’heure où KNDS, Thales, Naval Group et Airbus Defence cherchent à accélérer leurs cadences de production pour répondre à la demande européenne post-Ukraine, l’industrie militaire française a besoin de commandes claires, pas de budgets grignotés à la marge.
Imaginez un instant que le milliard annuel englouti par Sentinelle soit réorienté vers des contrats d’équipement fermes et pluriannuels. C’est la garantie de deux sous-marins supplémentaires sur dix ans, ou d’une accélération décisive du programme SCAF. Ce n’est pas de la science-fiction budgétaire — c’est un choix politique que personne ne veut faire.
Il est temps d’assumer les vrais choix stratégiques
Le déploiement de Sentinelle en soutien aux forces de l’ordre lors des manifestations du 24 octobre révèle en creux une réalité que les gouvernements successifs refusent d’affronter : la France manque de policiers, de gendarmes et de moyens civils de maintien de l’ordre. Plutôt que de le reconnaître et de financer ces besoins en transparence, on puise dans la ressource militaire.
Ce déni a un coût stratégique. Une armée qu’on détourne de sa mission de défense nationale et de projection extérieure est une armée qui se désentraîne, qui s’use, qui perd en crédibilité aux yeux de ses alliés de l’OTAN.
La souveraineté ne se décrète pas dans les discours. Elle se finance, elle se planifie et elle s’assume. Il est temps que le politique choisisse : veut-on une armée de combat ou une armée de gardiennage ?


