Ukraine : les services européens redoutent une campagne russe d’assassinats visant l’industrie de Défense

Les services de renseignement européens alertent sur une multiplication de projets d’assassinats attribués à la Russie contre des dirigeants de l’industrie de Défense soutenant l’Ukraine.

Publié le
Lecture : 3 min
Les services de renseignement européens alertent sur une multiplication de projets d’assassinats attribués à la Russie contre des dirigeants de l’industrie de Défense soutenant l’Ukraine. ChatGPT
Les services de renseignement européens alertent sur une multiplication de projets d’assassinats attribués à la Russie contre des dirigeants de l’industrie de Défense soutenant l’Ukraine. ChatGPT | Armees.com

La confrontation entre la Russie et les soutiens européens de l’Ukraine ne se limite plus au champ de bataille. Plusieurs services de renseignement occidentaux estiment que Moscou cherche désormais à accroître la pression directement sur les dirigeants de l’industrie européenne de Défense. Surveillance, sabotage, recrutement d’intermédiaires et projets d’assassinats formeraient les différentes composantes d’une stratégie destinée autant à perturber la production militaire qu’à intimider les entreprises travaillant avec Kiev.

Des dirigeants de l’industrie de Défense désormais considérés comme des cibles

L’alerte repose notamment sur une enquête du Financial Times publiée le 11 octobre 2026, réalisée à partir d’entretiens avec des responsables appartenant à cinq services de renseignement européens. Selon ces sources, les risques ne concerneraient plus seulement les grandes installations industrielles ou les infrastructures logistiques. Des dirigeants, cadres et salariés occupant des fonctions stratégiques pourraient également être visés par des opérations clandestines attribuées à la Russie. Plusieurs entreprises auraient ainsi renforcé la protection de leurs responsables au cours des derniers mois. Le renseignement intérieur allemand, le BfV, a lui aussi accru ses échanges avec les entreprises du secteur. Son président, Sinan Selen, a publiquement évoqué devant les parlementaires allemands la planification russe d’actes de violence visant des individus et le recours croissant à des réseaux criminels.

La menace ne semble plus concerner uniquement les géants européens de l’armement. Les fabricants de drones, de composants électroniques, de munitions ou de systèmes utilisés par l’armée ukrainienne sont également exposés. Ces sociétés sont parfois de taille réduite et disposent de moyens de sécurité bien inférieurs à ceux des grands industriels. Le cas de l’entrepreneur allemand Stefan Thumann, dirigeant de Donaustahl, illustre cette évolution. Sa société fournit des systèmes de drones à l’Ukraine et l’homme d’affaires a affirmé avoir été averti fin 2025 d’un projet visant sa personne. Des suspects ont ensuite été accusés d’avoir effectué des opérations de surveillance autour de son domicile et de son entreprise. Certaines informations faisant état d’un projet d’empoisonnement restent cependant issues de déclarations politiques et de publications médiatiques, sans confirmation judiciaire publique complète à ce stade. Cette prudence est essentielle lorsqu’il est question de projets d’assassinats dont une partie des éléments demeure couverte par le secret des enquêtes.

De Rheinmetall à Saab, la guerre hybride change d’échelle en Europe

L’inquiétude des services européens s’inscrit dans une série d’affaires apparues depuis le début de la guerre en Ukraine. L’épisode le plus emblématique reste celui d’Armin Papperger, patron de Rheinmetall. En 2024, les services américains et allemands avaient identifié un projet attribué à la Russie visant le dirigeant du groupe allemand, acteur majeur de la production européenne de munitions, de véhicules blindés et de matériels destinés à l’Ukraine. L’affaire avait entraîné un renforcement de sa protection. Moscou avait rejeté les accusations, jugeant insuffisants les éléments rendus publics. Pour les services occidentaux, cependant, ce précédent a contribué à modifier l’évaluation de la menace pesant sur l’industrie européenne de Défense. Les assassinats potentiels s’intégreraient à un ensemble plus vaste comprenant sabotage, cyberattaques, incendies suspects, espionnage et perturbation des chaînes logistiques. Cette lecture rejoint les avertissements plus récents des services danois, qui estiment que la Russie pourrait intensifier ses opérations hybrides contre les pays occidentaux, y compris par des sabotages susceptibles d’avoir de lourdes conséquences humaines.

Les méthodes attribuées au renseignement militaire russe, le GRU, seraient également en évolution. Selon les responsables européens interrogés par le Financial Times, certaines opérations reposeraient désormais sur plusieurs échelons : surveillance d’une cible, collecte d’informations, logistique, recrutement d’intermédiaires puis éventuelle mise à exécution. Des réseaux criminels ou des agents recrutés localement permettraient de compliquer l’attribution directe d’une opération à Moscou. Cette stratégie présente un autre avantage : un assassinat n’a pas nécessairement besoin d’être commis pour produire un effet. Contraindre un dirigeant à vivre sous protection permanente, déplacer un site industriel ou obliger une PME à consacrer une part croissante de ses ressources à sa sécurité peut déjà perturber son activité. Le cas suédois survenu cet été montre néanmoins la nécessité de ne pas transformer chaque comportement suspect en preuve d’une opération russe : deux ressortissants russes interpellés près d’un lieu associé au PDG de Saab, Micael Johansson, ont finalement été remis en liberté. Aucun élément public ne permet à lui seul d’établir qu’ils participaient à un projet d’assassinat.

L’objectif attribué à Moscou serait donc autant industriel que psychologique. L’Europe accélère sa production de munitions, de drones et de matériels militaires depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Faire peser une menace personnelle sur ceux qui pilotent cette montée en puissance peut augmenter le coût économique de l’effort de Défense : gardes du corps, sécurisation des déplacements, contrôle des employés, protection renforcée des sites et duplication de certaines capacités de production. Les petites sociétés technologiques sont particulièrement sensibles à ces dépenses supplémentaires. Dans ce contexte, les projets d’assassinats contre des industriels européens apparaissent aux yeux des services de renseignement comme une possible extension de la guerre hybride russe : il ne s’agirait plus seulement de détruire des équipements ou de ralentir des livraisons, mais de faire pression directement sur le capital humain qui permet à l’industrie européenne de Défense de soutenir durablement l’Ukraine.

Laisser un commentaire

Share to...