Affréter un pétrolier entre les États-Unis et la Chine coûte désormais plus cher que d’envoyer une fusée dans l’espace. 80 millions de dollars contre 74 millions pour un Falcon 9. Ce chiffre vertigineux dit tout de la réalité des conflits modernes : la guerre, c’est d’abord une équation logistique. Et la France, elle, a-t-elle les moyens de la résoudre ?
80 000 000 $
Coût d’un seul affrètement de pétrolier sur la route États-Unis–Chine, désormais supérieur au lancement d’une fusée spatiale.
La logistique militaire : le parent pauvre de toutes les LPM
On aime débattre d’avions de chasse, de porte-avions, de missiles hypersoniques. La galerie est toujours impressionnée par les équipements spectaculaires. Mais la guerre réelle, celle qui se gagne ou se perd, elle se joue dans les soutes, les pipelines, les convois de carburant et les couloirs maritimes. L’information publiée par un courtier maritime canadien ce week-end devrait faire réfléchir tous les planificateurs militaires sérieux : transporter du pétrole sur les grandes routes commerciales est devenu aussi onéreux qu’une mission spatiale. Ce n’est pas anecdotique. C’est le signal d’une révolution des coûts logistiques qui percute de plein fouet toutes les hypothèses budgétaires des armées occidentales.
La France consacre désormais 2% de son PIB à la défense — objectif atteint avec la Loi de programmation militaire, dont on se félicite bruyamment. Mais combien de ces milliards intègrent réellement la hausse brutale des coûts d’acheminement, de carburant opérationnel, de fret stratégique ? La réponse honnête : pas suffisamment. Nos documents budgétaires continuent de raisonner sur des bases de coûts révolues. L’inflation logistique, elle, ne connaît pas les plafonds de la LPM.
Quand le marché réel contredit le budget théorique
Imaginez un instant ce que représentent 80 millions de dollars pour l’armée française. C’est à peu près le coût d’un hélicoptère de combat NH90 pleinement équipé. Pour un seul trajet maritime commercial. Le monde a changé de dimension économique, et nos hypothèses de planification militaire n’ont pas suivi.
L’Allemagne, pourtant si longtemps vilipendée pour sa pusillanimité défensive, a eu l’intelligence d’intégrer dans son Sondervermögen — son fonds spécial de 100 milliards d’euros — des lignes explicites pour la logistique et les réserves stratégiques. La Suède et la Norvège, elles, stockent, anticipent, pré-positionnent. Elles ont compris que la puissance militaire réelle se mesure à la capacité de projeter des forces dans la durée, pas seulement à l’inauguration de matériels neufs.
Force est de constater que la France excelle dans les effets d’annonce capacitaires. Elle est nettement moins performante quand il s’agit d’auditer l’efficacité réelle de chaque euro dépensé. Combien coûte une journée d’opération de la force Barkhane reconstituée aujourd’hui ? Combien coûterait l’approvisionnement de nos bases extérieures si les prix d’affrètement restent à ces niveaux ? Ces questions méritent des réponses chiffrées, publiques, et honnêtes.
L’efficacité de la dépense, seul critère qui vaille
Dépenser 2% du PIB, c’est nécessaire. Ce n’est pas suffisant. La vraie question — celle que trop peu d’élus osent poser — est celle du rendement opérationnel de la dépense militaire. L’Espagne dépense moins, et moins bien. Le Royaume-Uni dépense autant, et gaspille massivement sur des programmes pharaoniques comme le porte-avions Queen Elizabeth, sous-utilisé faute d’avions. La Suisse, elle, optimise chaque franc défensif avec une rigueur que nos états-majors administratifs feraient bien d’observer.
La révolution des coûts logistiques mondiaux n’est pas une turbulence passagère. C’est la nouvelle norme. Il est urgent que la représentation nationale exige un audit indépendant et complet de l’efficacité de nos dépenses militaires — pas seulement de leur volume. Voter des milliards sans savoir où ils vont, c’est de l’imprudence budgétaire doublée d’une faute stratégique.


