De l’électronique aux missiles en passant par les drones, le cyber, le spatial ou les systèmes embarqués, l’industrie française de Défense recherche massivement de nouvelles compétences. Avec des programmes militaires engagés sur plusieurs décennies et des milliers de postes difficiles à pourvoir, les ingénieurs sont devenus une ressource stratégique. Les industriels intensifient donc leur présence dans les écoles et renforcent leurs politiques d’attractivité.
La hausse des dépenses de Défense transforme durablement le marché de l’emploi
La montée des recrutements s’explique d’abord par la visibilité exceptionnelle dont dispose désormais l’industrie française de Défense. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoyait initialement 413,3 milliards d’euros de besoins pour les armées. À l’été 2026, cette trajectoire a encore été renforcée par 36 milliards d’euros supplémentaires prévus d’ici 2030. Une partie importante de ces crédits alimente directement les commandes passées à la base industrielle et technologique de Défense, la BITD. Celle-ci rassemble neuf grands groupes et environ 4.500 PME, ETI et start-up. Elle représente quelque 220.000 emplois directs et indirects en France. Les commandes de matériels militaires avaient déjà fortement progressé avant cette nouvelle accélération budgétaire : les crédits de commandes étaient passés d’une moyenne annuelle de 9,5 milliards d’euros entre 2012 et 2016 à environ 20 milliards en 2023. Cette dynamique concerne aussi bien les missiles que les avions de combat, les sous-marins, les drones, les munitions, le renseignement, l’intelligence artificielle ou la cybersécurité. Pour les jeunes diplômés, elle ouvre donc des perspectives professionnelles qui dépassent largement quelques campagnes ponctuelles de recrutement. De nombreux programmes industriels s’inscrivent sur quinze, vingt ou trente ans entre leur développement, leur production, leur modernisation et leur maintien en condition opérationnelle.
Mais disposer de commandes ne suffit pas. Encore faut-il trouver les salariés capables de les exécuter. C’est précisément l’un des principaux obstacles identifiés par l’Observatoire des métiers de la BITD, créé par la Direction générale de l’armement. Les premiers travaux de cet observatoire ont mis en évidence environ 10.000 emplois non pourvus dans l’industrie de Défense. Un rapport d’information de l’Assemblée nationale consacré à l’économie de guerre reprend également le constat de métiers très majoritairement en tension dans la filière. Une enquête nationale sur les besoins en ressources humaines de la BITD a ensuite été lancée afin d’identifier plus précisément les compétences manquantes. Le problème dépasse d’ailleurs largement la seule Défense. Syntec-Ingénierie estime que la France devrait former environ 20.000 ingénieurs supplémentaires chaque année pour satisfaire les besoins de l’économie. D’autres évaluations citées par l’Assemblée nationale évoquent un déficit compris entre 13.000 et 20.000 ingénieurs selon les méthodologies retenues. La Défense doit ainsi recruter sur un marché où le nucléaire, l’énergie, l’aéronautique civile, le numérique et les infrastructures recherchent souvent exactement les mêmes profils.
Salaires, technologie et souveraineté : une bataille pour attirer les diplômés
Cette concurrence explique le rapprochement spectaculaire entre industriels de Défense et établissements d’enseignement supérieur. Forums, stages, alternances, projets étudiants, partenariats de recherche et interventions professionnelles permettent de repérer les futurs diplômés plusieurs années avant leur arrivée sur le marché du travail. Dassault Aviation participe ainsi tout au long de 2026 à des événements organisés dans de nombreuses écoles, notamment Centrale Lyon, CentraleSupélec, l’ENAC, l’ESTACA, l’ISAE-ENSMA ou l’ISAE-Supaéro. MBDA, spécialiste européen des missiles, affiche de son côté un objectif de 1.000 recrutements en CDI en France en 2026 et plus de 1.500 recrutements tous contrats confondus. Le groupe recherche notamment des spécialistes de l’électronique, des logiciels, de la mécanique, de l’architecture système, de la simulation et des senseurs. KNDS France publie également de nombreuses offres dans le logiciel embarqué, l’intelligence artificielle, l’électronique ou la data, tandis que Safran Electronics & Defense recherche des ingénieurs travaillant directement sur les systèmes de guidage, les drones et les armements aéroportés. Ce besoin massif ne concerne donc plus uniquement les spécialistes traditionnels de l’armement. Les compétences recherchées sont désormais très proches de celles de la tech : intelligence artificielle, cybersécurité, informatique embarquée, traitement de données, robotique ou systèmes autonomes.
Pour les industriels, l’enjeu consiste désormais à convaincre les jeunes talents que la Défense peut rivaliser avec ces autres secteurs. La rémunération reste importante, mais elle ne suffit plus. Télétravail, équilibre entre vie professionnelle et personnelle, accompagnement à la mobilité, intéressement, protection sociale ou perspectives de carrière font désormais partie de la bataille de l’attractivité. Naval Group affiche par exemple sur certaines offres d’ingénieurs la possibilité de télétravailler jusqu’à dix jours par mois, en plus de dispositifs d’épargne salariale et de protection sociale. La Défense dispose néanmoins d’un autre argument : la dimension technologique et souveraine des projets. Un ingénieur peut travailler sur un missile, un sous-marin nucléaire, un radar, un drone autonome ou un système de cybersécurité stratégique quelques années seulement après sa sortie d’école. Cet argument ne convainc pas tous les étudiants. Le secteur militaire continue de susciter des interrogations éthiques sur la fabrication et l’utilisation des armes. Mais la guerre en Ukraine, le retour des menaces de haute intensité et l’accélération du réarmement européen ont profondément modifié la perception du secteur.
La pénurie de compétences pourrait finalement devenir aussi déterminante que les capacités financières ou industrielles. C’est pourquoi la DGA a multiplié les dispositifs avec France Travail et l’APEC afin d’aider notamment les PME et ETI de la BITD à recruter et conserver leurs salariés. En juin 2026, France Travail et le GICAT ont également conclu un partenariat destiné à soutenir les recrutements dans la filière terrestre et aéroterrestre, qui estime avoir besoin de 10.000 nouveaux talents alors que la majorité de ses métiers sont en tension. Pour les futurs ingénieurs, la Défense apparaît ainsi comme l’un des rares secteurs industriels bénéficiant simultanément d’investissements publics croissants, de programmes technologiques de très longue durée et d’un manque structurel de main-d’œuvre qualifiée. Le véritable défi des prochaines années ne sera donc peut-être plus seulement de financer le réarmement français, mais de trouver suffisamment de femmes et d’hommes pour le concevoir et le produire.








