Paris et Berlin viennent de s’accorder sur une « arme de deuxième frappe » commerciale contre la Chine. Derrière le vocabulaire guerrier emprunté à la stratégie nucléaire, c’est une vraie révolution doctrinale qui s’opère en Europe. Mais la question demeure : cette démarche est-elle à la hauteur des menaces réelles que fait peser Xi Jinping sur nos économies et nos armées ?
11
Onze hauts responsables militaires chinois purgés par Xi Jinping entre l’automne 2025 et l’hiver 2026, révélant l’ampleur des reconfigurations au sommet de l’Armée populaire de libération.
Quand le commerce devient une arme de guerre
Il aura fallu des années, des atermoiements diplomatiques interminables et plusieurs chocs géopolitiques majeurs pour que la France et l’Allemagne se décident enfin à parler le même langage stratégique face à Pékin. L’accord annoncé cette semaine par Emmanuel Macron et Friedrich Merz sur un dispositif de rétorsion commerciale d’urgence — capable d’exclure du marché unique les biens et services d’un pays menant une guerre commerciale contre l’Union — est une rupture réelle avec la naïveté qui a trop longtemps gouverné nos relations avec la Chine.
Force est de constater que ce changement de posture n’est pas anodin. Il intervient dans un contexte où Pékin utilise ouvertement ses exportations de terres rares, d’aimants et de composants électroniques critiques comme leviers de pression géopolitique. Or, ces matériaux sont au cœur de notre souveraineté militaire. Les moteurs de nos missiles, les systèmes de guidage de nos drones, les composants de nos radars : tout cela dépend, à des degrés divers, de chaînes d’approvisionnement que la Chine contrôle. Se doter d’une capacité de riposte économique rapide, c’est donc aussi, indirectement, protéger notre base industrielle de défense.
La purge de Xi, signal d’alarme ignoré
Pendant que l’Europe peaufinait ses instruments de rétorsion commerciale, Xi Jinping procédait discrètement à une purge spectaculaire au sein de l’Armée populaire de libération. Onze hauts responsables militaires évincés en quelques mois : des généraux, des amiraux, certains membres de la Commission militaire centrale. On ne restructure pas ainsi le sommet d’une armée pour faire de la figuration.
Je pense que cette purge mérite d’être lue pour ce qu’elle est : le signe d’une armée en cours de reconversion vers une posture offensive réelle, débarrassée de ses éléments corrompus ou jugés insuffisamment loyaux. Xi Jinping ne nettoie pas ses rangs pour préparer un défilé. Il prépare une institution militaire à obéir à des ordres qu’il est seul à imaginer. Taipei devrait frémir. Mais Tokyo, Séoul, et — soyons lucides — les capitales européennes aussi.
La question budgétaire est ici centrale. La France consacre 2 % de son PIB à la défense, conformément aux engagements OTAN. C’est mieux qu’hier, c’est insuffisant pour demain. Nos alliés britanniques, sous pression similaire, envisagent désormais des droits de douane sur les véhicules électriques chinois. La cohérence stratégique commence à s’esquisser. Mais esquisser n’est pas construire.
Une architecture de dissuasion à compléter d’urgence
L’arme commerciale franco-allemande est utile. Elle n’est pas suffisante. La vraie dissuasion face à une Chine qui joue simultanément sur les terres rares, les câbles sous-marins, le cyberespace et les approvisionnements critique exige une réponse systémique. Cela suppose des investissements massifs dans nos propres capacités de production de composants critiques, une réduction drastique de notre dépendance industrielle vis-à-vis de Pékin, et une coordination renforcée entre nos services de renseignement — on note à ce titre avec intérêt la montée en puissance du dispositif américain autour de l’IA sous Jay Clayton.
La guerre de demain se gagne aujourd’hui, dans les lignes budgétaires que nous osons ou non inscrire. Les armes de deuxième frappe commerciales ne valent que si la première frappe — celle de notre crédibilité militaire — est déjà en place.


