La France dépense enfin pour ses armées. Après des décennies de déni stratégique, la Loi de programmation militaire prévoit 413 milliards d’euros d’ici 2030. Mais voilà qu’une présidentielle agitée, un RN fragilisé et une classe politique en mode « grande coalition » menacent de tout faire dérailler. L’argent du contribuable mérite mieux que les calculs électoraux.
413 Mds€
Le montant total de la LPM 2024-2030 — soit l’effort de remontée en puissance le plus ambitieux depuis la guerre froide.
La LPM : un château de cartes budgétaire
On ne le répétera jamais assez : la France a mis trente ans à comprendre que la paix ne se finance pas à crédit diplomatique. La LPM votée en 2023 représente un vrai tournant. Les crédits de défense doivent atteindre 2% du PIB dès 2025, contre 1,7% en 2017. Beau sur le papier. Sauf que ce budget repose sur une hypothèse fondamentale : la stabilité politique.
Or, regardez la revue de presse de ce dimanche. Gabriel Attal appelle à une « grande coalition » de la gauche à la droite pour 2027. Marine Le Pen fait face à une tempête Bardella. Le paysage politique français ressemble à un champ de mines. Dans ce contexte, qui garantit la trajectoire budgétaire de la LPM après mai 2027 ?
La réponse est simple : personne. Les annuités de la LPM sont votées chaque année en loi de finances. Chaque nouveau gouvernement peut les rogner, les décaler, les « réexaminer ». C’est exactement ce qui s’est passé entre 2012 et 2015, quand des milliards programmés ont été purement et simplement effacés d’un trait de plume budgétaire. Les armées avaient alors payé la facture des promesses électorales non financées des autres ministères.
Le vrai coût de l’instabilité politique
Imaginez un instant ce que représente une rupture de trajectoire pour l’industrie de défense. Naval Group, Safran, Thales, MBDA : ces groupes investissent sur dix à quinze ans. Ils recrutent des ingénieurs, forment des techniciens, dimensionnent leurs chaînes de production en fonction des commandes publiques pluriannuelles. Quand l’État décroche, c’est toute la filière qui vacille.
L’Allemagne, souvent citée comme contre-exemple budgétaire, a fait le choix inverse : après le choc ukrainien, Berlin a créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros hors budget annuel, constitutionnellement sanctuarisé. Résultat ? Les industriels allemands investissent, les commandes sont passées, les délais tenus. En France, on préfère les belles courbes dans les PowerPoint ministériels.
Force est de constater que la souveraineté industrielle de défense ne s’improvise pas. Elle se planifie, se finance, se protège des soubresauts électoraux. Or, aucun des candidats qui s’agitent pour 2027 — ni dans la coalition Attal, ni du côté Le Pen — n’a présenté de mécanisme crédible pour sanctuariser les crédits de défense face aux arbitrages budgétaires d’un prochain quinquennat sous contrainte.
Sanctuariser ou mourir
La vraie question n’est pas de savoir si la France dépense assez pour sa défense. C’est de savoir si elle dépense bien, et durablement. Sur le premier point, des marges de productivité existent : la masse salariale du ministère des Armées, les doublons organisationnels, les programmes en retard et hors budget méritent un audit sérieux. Sur le second point, il faut aller plus loin qu’une LPM ordinaire.
On peut se demander pourquoi la France ne s’inspire pas du modèle suédois, où les crédits de défense sont contractualisés sur dix ans avec un mécanisme d’indexation automatique, indépendant du cycle électoral. Ce n’est pas de la rigidité : c’est de la crédibilité stratégique.
En 2027, les Français choisiront un président. Ce faisant, ils choisiront aussi — sans forcément le savoir — si la France sera encore une puissance militaire crédible en 2035. Il serait temps que les candidats l’assument clairement.


