Pendant que le Canada annonce des surtaxes massives contre Washington et négocie pied à pied sa souveraineté économique, l’Europe, elle, reste prostrée derrière le bouclier américain sans en assumer le coût réel. La guerre commerciale qui secoue l’Atlantique Nord n’est pas qu’une querelle de tarifs douaniers : c’est un brutal rappel à l’ordre sur la question de l’autonomie stratégique. Et la France, malgré ses ambitions affichées, n’est pas exemptée du jugement.
2 %
Le seuil de dépenses de défense en pourcentage du PIB exigé par l’OTAN, que seule une poignée de membres européens atteignent réellement et durablement.
La guerre commerciale révèle nos angles morts stratégiques
Ottawa a tranché : dès le 8 septembre, le Canada appliquera des surtaxes allant de 15 % à 50 % sur une série de produits américains, en réponse aux droits de douane imposés par Washington. Et pour amortir le choc sur ses propres industries, le gouvernement canadien a débloqué 7,5 milliards de dollars canadiens, soit environ 4,6 milliards d’euros. Le message est clair : quand on veut défendre ses intérêts, on en assume le prix.
Cette séquence devrait faire réfléchir nos états-majors politiques, pas seulement nos ministres du Commerce. Car derrière la guerre des tarifs se profile une question bien plus fondamentale : celle de la capacité des nations occidentales à peser réellement dans un monde où la puissance se mesure de plus en plus en kilotonnes budgétaires. Les États-Unis de Donald Trump ne font pas de sentiment. Avec eux, la dépendance se paie cash, qu’elle soit commerciale ou militaire.
Force est de constater que l’Europe, en matière de défense, joue depuis des décennies avec l’argent des autres. Le contribuable américain subventionne depuis 1949 la sécurité du vieux continent, et Washington commence à présenter la facture. L’exigence des 2 % du PIB consacrés à la défense n’est plus une suggestion diplomatique : c’est un ultimatum à peine voilé.
La France affiche ses muscles, mais le budget reste insuffisant
La France, il faut le reconnaître, a fait des efforts. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur la période, une hausse significative après des années de disette. Paris dépasse désormais les 2 % du PIB, et affiche une armée professionnelle crédible, une dissuasion nucléaire entretenue, et une industrie de défense — Airbus, Thales, MBDA, Naval Group — qui fait partie des meilleures au monde.
Mais derrière les annonces, les réalités budgétaires restent complexes. Les crédits de paiement tardent parfois à suivre les autorisations d’engagement. Les surcoûts liés aux opérations extérieures — Sahel hier, flanc Est de l’OTAN aujourd’hui — viennent régulièrement grignoter les marges de manœuvre. Et surtout, la France ne peut pas tout faire seule : elle porte une ambition d’autonomie stratégique européenne que ses partenaires, à commencer par l’Allemagne, ne financent pas à la hauteur de la rhétorique.
L’autonomie stratégique ne se décrète pas, elle se finance
Le vrai enseignement de la crise commerciale canado-américaine, c’est celui-là : la souveraineté a un prix. Le Canada paie ce prix. Les Polonais, qui consacrent 4 % de leur PIB à leur défense depuis l’agression russe contre l’Ukraine, le paient aussi. Les Européens de l’Ouest, eux, continuent de rogner sur leurs budgets militaires tout en réclamant davantage d’Europe de la défense lors de chaque sommet.
Je le dis clairement : une Europe qui ne finance pas sa sécurité n’a aucune légitimité à se plaindre de la brutalité américaine, qu’elle soit commerciale ou stratégique. L’autonomie ne se décrète pas dans des communiqués de Bruxelles. Elle se construit ligne budgétaire après ligne budgétaire, char après char, frégate après frégate. L’heure des discours est passée. Celle des crédits militaires réels a sonné.


