Ce lundi, Emmanuel Macron prononce son dernier discours aux armées. Dix ans au pouvoir, une Loi de Programmation Militaire historique, un budget qui a effectivement progressé — mais est-ce vraiment suffisant face à un monde qui s’embrase ? Force est de constater que la France a certes rattrapé une partie de son retard, sans pour autant combler l’abîme creusé par deux décennies de dividende de la paix.
413 milliards €
Le montant total de la LPM 2024-2030, soit le plus grand effort budgétaire militaire de l’histoire de la Ve République.
Le réveil douloureux d’une armée mise à l’os
Il faut se souvenir d’où nous partons. Entre 2000 et 2015, la France a systématiquement prélevé sur ses armées pour financer l’État providence. Les effectifs fondaient, les équipements vieillissaient, les munitions s’épuisaient sans être renouvelées. On appelait ça pudiquement des « réformes structurelles ». C’était en réalité un désarmement unilatéral mené par des gouvernements successifs convaincus que la paix était un état permanent et la guerre une anomalie révolue.
Macron a hérité de ce désastre silencieux. Son premier mandat a été celui du réveil — tardif, mais réel. La LPM 2019-2025 a stabilisé la trajectoire. La LPM 2024-2030, adoptée sous la pression des événements ukrainiens, a véritablement changé d’échelle avec 413 milliards d’euros programmés sur sept ans. Le budget de la défense est passé de 1,77 % du PIB en 2017 à un objectif affiché de 2 % — seuil minimum de l’OTAN que la France peinait à atteindre depuis des années.
C’est mieux. C’est même bien. Mais ce n’est pas suffisant.
Ce que les chiffres ne disent pas
Le problème avec les grandes annonces budgétaires, c’est qu’elles masquent souvent les réalités opérationnelles. Promettre 413 milliards sur sept ans, c’est une chose. Les dépenser intelligemment et rapidement, c’en est une autre.
Je pense que la vraie question n’est pas le volume des crédits ouverts, mais leur efficacité. L’industrie de défense française — Dassault, Thales, MBDA, Naval Group — dispose de capacités de production qui ont été calibrées pour des commandes de temps de paix. Remonter en puissance industrielle ne se décrète pas : cela demande des années d’investissement, de recrutement et de formation. L’Ukraine nous l’a brutalement rappelé.
Pendant ce temps, le contexte géopolitique s’est dramatiquement dégradé. Le détroit d’Ormuz vient d’être fermé par les Gardiens de la révolution iraniens après une nuit de bombardements américains. Les routes commerciales mondiales sont sous tension. Panama est devenu un théâtre d’affrontement indirect sino-américain. La Méditerranée orientale reste un foyer de crises permanentes. Dans ce monde-là, une armée bien équipée n’est plus un luxe stratégique : c’est une nécessité absolue.
L’héritage Macron, entre ambition réelle et occasions manquées
Rendons à César ce qui lui appartient : en dix ans, Emmanuel Macron a profondément transformé le rapport de la France à sa défense. Il a réarmé le vocabulaire stratégique — « mort cérébrale de l’OTAN », autonomie stratégique européenne — et a mis des milliards derrière les mots. C’est un bilan qui compte.
Mais je reste convaincu qu’une part significative de ces crédits aurait pu être mobilisée bien plus tôt, si nos gouvernements successifs n’avaient pas considéré pendant vingt ans que la défense nationale était une variable d’ajustement budgétaire comme une autre.
L’équation est désormais simple pour le prochain président : maintenir l’effort, accélérer la montée en puissance industrielle, et surtout ne jamais plus traiter l’armée comme une ligne de budget négociable. Dans un monde en guerre, la faiblesse militaire ne se négocie pas — elle se paie.


