Le Pakistan franchit un seuil inédit dans son affrontement avec l’Inde autour du Traité des eaux de l’Indus. Le 30 juin 2026, lors d’un séminaire international organisé à Islamabad, les plus hautes autorités pakistanaises ont averti que toute tentative indienne de priver le pays de sa part d’eau constituerait un acte de guerre. Le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Ishaq Dar, accompagné du président du Parti du peuple pakistanais Bilawal Bhutto Zardari, a martelé que l’accord de 1960, négocié sous l’égide de la Banque mondiale, demeurait juridiquement contraignant malgré la suspension unilatérale annoncée par New Delhi en mai 2025.
L’eau comme arme : Islamabad menace New Delhi d’une riposte armée
Selon Radio Pakistan, Ishaq Dar a déclaré : « Les eaux partagées ne doivent jamais être transformées en armes. Elles doivent rester un pont entre les nations, guidées par la coopération, le dialogue et le respect du droit international au bénéfice des générations présentes et futures. » Le ministre a qualifié d’« illégale » la décision indienne de placer le traité « en suspens », soulignant qu’aucune partie ne pouvait suspendre unilatéralement ses obligations en vertu d’un accord ne comportant aucune clause de résiliation.
La position pakistanaise s’est durcie après l’attaque d’avril 2025 dans le Cachemire indien, qui a coûté la vie à 26 touristes. New Delhi a accusé des groupes armés basés au Pakistan, déclenchant une spirale diplomatique et militaire sans précédent depuis des décennies. Les deux puissances nucléaires ont dégradé leurs relations diplomatiques et commerciales, fermé leur principal poste-frontière terrestre et révoqué mutuellement les visas de leurs ressortissants. Les tensions ont culminé en mai 2025 avec des frappes de missiles réciproques, avant qu’un cessez-le-feu négocié par le président américain Donald Trump ne stabilise temporairement la situation, comme l’avaient illustré les efforts diplomatiques américains dans d’autres crises régionales.
Un traité vieux de 66 ans à l’épreuve de la géopolitique nucléaire
Signé en 1960 après neuf années de négociations orchestrées par la Banque mondiale, le Traité des eaux de l’Indus répartit les ressources du système fluvial entre les deux rivaux historiques. L’accord attribue à l’Inde le contrôle des rivières orientales (Ravi, Sutlej et Beas) tandis que le Pakistan bénéficie des cours d’eau occidentaux (Indus, Jhelum et Chenab). Pendant plus de six décennies, ce dispositif a survécu à trois guerres majeures (1965, 1971 et le conflit de Kargil en 1999), incarnant l’un des rares exemples de coopération transfrontalière durable dans une région marquée par l’hostilité permanente autour du Cachemire.
Mehar Ali Shah, président de l’Autorité du système fluvial de l’Indus au Pakistan, accuse l’Inde d’avoir réduit les débits de la rivière Chenab ces derniers mois, en violation flagrante du traité. D’après Business Recorder, Ishaq Dar dénonce l’existence d’au moins 17 projets indiens visant à « modifier radicalement le système fluvial dans son ensemble », conférant à New Delhi les instruments d’une « hégémonie hydraulique ». Parmi ces infrastructures figurent des réservoirs comme Sawalkot, Kirthai et Kwar, l’expansion de barrages existants tels que Baglihar et Salal, ainsi que des projets de détournement sur l’Indus, le Chenab et le Ravi.
Islamabad franchit le seuil de la menace militaire explicite
Le discours de Bilawal Bhutto Zardari marque un tournant dans la rhétorique pakistanaise. Le président du PPP a averti que « toute tentative de bloquer, détourner, manipuler ou contrôler les eaux légitimes du Pakistan ne sera pas traitée comme de simples travaux d’ingénierie ». Il a ajouté : « L’Indus ne peut être pris en otage et le traité ne peut être suspendu par arrogance. La rivière ne peut être transformée en arme et la soif des enfants ne peut devenir la politique d’un État voisin. » Bilawal Bhutto Zardari a formulé explicitement la doctrine militaire pakistanaise : « En transformant l’eau en arme, l’Inde ne viole pas seulement un traité mais pousse également l’Asie du Sud au bord d’une catastrophe stratégique. Le Pakistan doit répondre militairement s’il considère une attaque contre ses rivières comme une agression militaire. »
Selon Associated Press, cette position fait écho à une décision adoptée par le Comité de sécurité nationale pakistanais après l’annonce indienne de suspension du traité en 2025. Ishaq Dar a réitéré qu’Islamabad considérerait toute tentative de détournement, d’interruption ou de réduction des eaux allouées au Pakistan comme un « acte de guerre ». Le ministre de l’Information Attaullah Tarar a souligné que si le Pakistan restait attaché au dialogue pacifique et à la mise en œuvre fidèle du traité, « la direction du pays était pleinement préparée à répondre si une tentative était faite pour priver le Pakistan de sa part légitime d’eau ».
Dans un contexte où le Pakistan mène déjà des opérations militaires transfrontalières en Afghanistan, la menace d’un conflit armé avec l’Inde soulève la perspective d’une escalade nucléaire entre deux puissances dotées d’arsenaux atomiques. Les deux pays disposent d’environ 170 ogives nucléaires pour le Pakistan et 160 pour l’Inde, selon les estimations du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). La doctrine nucléaire pakistanaise prévoit explicitement l’emploi de l’arme atomique en cas de menace existentielle, catégorie dans laquelle Islamabad pourrait ranger une privation massive d’eau.
Une question de survie nationale pour 240 millions de Pakistanais
L’eau n’est pas une simple ressource pour le Pakistan, mais une question de survie nationale. Attaullah Tarar a rappelé que la rivière Indus faisait vivre plus de 240 millions de Pakistanais et restait centrale pour l’identité, l’agriculture et l’économie du pays. Le système fluvial irrigue la majeure partie des terres agricoles pakistanaises, secteur qui emploie environ 40 % de la population active et représente près de 20 % du PIB national. Toute réduction significative des débits menacerait directement la sécurité alimentaire d’un pays déjà confronté à une croissance démographique soutenue et à des défis climatiques majeurs.
Le changement climatique amplifie la vulnérabilité du Pakistan. La fonte accélérée des glaciers himalayens, qui alimentent le système de l’Indus, modifie les régimes hydrologiques. Les inondations catastrophiques de 2022, qui ont submergé un tiers du territoire pakistanais et affecté 33 millions de personnes, ont démontré la fragilité des infrastructures hydrauliques du pays. Dans un contexte de raréfaction globale de l’eau et de modification des précipitations, le contrôle des débits fluviaux devient un enjeu stratégique de premier ordre pour Islamabad.
Contrairement à l’Inde, qui dispose de multiples bassins fluviaux, le Pakistan dépend à plus de 90 % du système de l’Indus pour son approvisionnement en eau. La position géographique en amont de l’Inde lui confère un avantage structurel considérable, transformant la question hydraulique en asymétrie stratégique majeure. Dans ce contexte, la rhétorique belliciste d’Islamabad reflète autant une volonté de dissuasion qu’un risque réel d’escalade militaire face à ce que les dirigeants pakistanais perçoivent comme une menace vitale pour la survie de leur nation.
Mobilisation diplomatique et appel à la communauté internationale
Le séminaire international d’Islamabad visait précisément à mobiliser le soutien international face à ce que le Pakistan considère comme une violation du droit international. L’ancienne ministre des Affaires étrangères Hina Rabbani Khar a souligné que « toutes les dispositions de ce traité continueront de s’appliquer jusqu’à ce qu’elles soient résiliées par un traité dûment ratifié conclu à cette fin entre les deux gouvernements ». Elle a exhorté la communauté internationale à jouer son rôle dans l’atténuation de la situation.
L’experte en politique mondiale Laurie Watkins a appelé à la « restauration inconditionnelle de l’engagement permanent de la Commission permanente des eaux de l’Indus », insistant sur le fait que « le calendrier des réunions est une obligation légale et non une faveur diplomatique ». Elle a également souligné que « les données en temps réel doivent circuler dans les deux sens de manière transparente » et que « la non-participation et le rejet ne font pas disparaître les décisions arbitrales ».
La présence du docteur Victor Gao, vice-président du Centre pour la Chine et la mondialisation, lors du séminaire a ajouté une dimension géopolitique significative. Gao a qualifié de « crime contre l’humanité » la menace d’arrêter le flux d’eau vers les pays en aval en temps de paix, précisant que cet acte deviendrait un « crime de guerre » s’il était commis en temps de conflit. Il a exprimé l’engagement de la Chine à « défendre les intérêts fondamentaux du Pakistan, notamment sa souveraineté et son intégrité territoriale », signal diplomatique important dans un contexte où Pékin entretient simultanément des relations économiques croissantes avec l’Inde.
Un dialogue bloqué et la paralysie des mécanismes de résolution
Ishaq Dar a insisté sur le fait qu’un « engagement significatif avec l’Inde nécessite de la réciprocité ». Il a déclaré : « Nous voulons un dialogue complet avec l’Inde, mais il faut être deux pour danser le tango. Le Pakistan reste déterminé à résoudre toutes les questions par le dialogue, la diplomatie et les mécanismes prévus par le droit international. » Toutefois, l’absence de réponse officielle de New Delhi aux accusations formulées lors du séminaire illustre la paralysie diplomatique actuelle.
Les relations entre les deux pays demeurent gelées depuis le cessez-le-feu de mai 2025. Aucun canal de communication diplomatique de haut niveau n’a été rétabli. La Commission permanente des eaux de l’Indus, mécanisme central du traité censé se réunir régulièrement pour résoudre les différends techniques, ne fonctionne plus. Le Pakistan a saisi les instances arbitrales prévues par le traité, mais l’Inde conteste leur juridiction depuis la suspension unilatérale de l’accord.
Le lieutenant-général à la retraite Aamer Riaz, ancien président de l’Université nationale de défense d’Islamabad, a averti que « toute intention de s’emparer des eaux du Pakistan constitue une menace très sérieuse pour la sécurité nationale du pays ». Il a insisté sur la nécessité de « maintenir le Traité des eaux de l’Indus en vie à tout prix » et de « garder pleinement activés tous les discours juridiques internationaux ».








