Télécoms et défense : quand le civil finance la guerre sans le savoir

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La guerre au Moyen-Orient et le conflit ukrainien ont définitivement fait sauter un tabou : les infrastructures de télécommunications civiles sont désormais des actifs militaires à part entière. Les industriels du secteur l’ont compris. Les États, eux, peinent encore à en tirer toutes les conséquences budgétaires et stratégiques.

14 milliards €

C’est le gain potentiel identifié par l’économiste Frédéric Bizard rien qu’en supprimant une consultation médicale obligatoire — la même logique de déréglementation intelligente doit s’appliquer à l’organisation de notre défense.

La guerre des communications, nouvelle frontière stratégique

Force est de constater que les conflits contemporains ont redessiné la carte des priorités militaires d’une façon que peu d’états-majors avaient pleinement anticipée. Satellites de communication civils réquisitionnés, réseaux 5G transformés en vecteurs de renseignement, câbles sous-marins ciblés comme infrastructures critiques : la « guerre des communications » n’est plus un concept académique réservé aux colloques de l’IHEDN. C’est une réalité opérationnelle brûlante.

Les investissements croisés entre industriels des télécoms et groupes de défense s’accélèrent. En France, on pense évidemment à Thales, qui a depuis longtemps un pied des deux côtés. Mais le mouvement est plus large : des opérateurs télécom européens commencent à intégrer des divisions dédiées à la souveraineté des communications. En clair, ils vendent des capacités militaires sans que l’État ait eu à les financer directement.

Ce modèle mérite qu’on s’y attarde. Plutôt que de tout nationaliser ou de tout budgéter en loi de programmation militaire, certains de nos partenaires — les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les pays scandinaves — ont compris l’intérêt de contractualiser avec le secteur privé sur des capacités duales. Résultat : des économies substantielles pour les budgets militaires, et une réactivité industrielle que l’État seul ne peut pas offrir.

La France en retard sur la doctrine duale

Je ne vais pas prétendre que la France est complètement absente de ce mouvement. La LPM 2024-2030, avec ses 413 milliards d’euros de programmation, intègre effectivement le cyber et les communications comme priorités. Mais entre les intentions affichées et la réalité contractuelle, le fossé reste considérable. Combien de petites et moyennes entreprises françaises du secteur des télécoms sécurisées se heurtent encore à des procédures d’habilitation qui durent dix-huit mois ? Combien de startups de la défense abandonnent face à une DGA dont les cycles d’acquisition restent calibrés pour une autre époque ?

La Chine, elle, n’a pas ce problème d’organisation. Pékin impose par décret la dualité civile-militaire à ses champions nationaux. Je ne préconise évidemment pas ce modèle autoritaire. Mais je pose la question : pourquoi la France, qui dispose d’un tissu industriel télécom et numérique de premier plan, n’est-elle pas capable de le mobiliser plus efficacement au service de sa défense, sans pour autant le noyer sous la réglementation ?

Investir mieux, pas nécessairement plus

La vraie question budgétaire n’est pas « combien » mais « comment ». Atteindre les 2 % du PIB consacrés à la défense — engagement OTAN que la France peine encore à tenir réellement si l’on exclut les pensions — ne servira à rien si c’est pour financer des structures administratives pléthoriques plutôt que des capacités opérationnelles réelles.

La « guerre des communications » nous offre une opportunité rare : celle de construire une défense plus agile, en s’appuyant sur des acteurs privés compétents, avec des contrats clairs et des exigences de résultats mesurables. C’est exactement ce que font nos alliés qui avancent vite. La France a tous les atouts pour être à l’avant-garde de cette révolution. Il lui manque surtout la volonté de réformer ses propres procédures.

Le prochain conflit ne nous demandera pas notre avis sur le calendrier.

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