Aviation : les F-35 augmentent de prix, la Suisse se rebiffe

Le modèle acquis par la Suisse est une version personnalisée du F-35A Block 4, disposant notamment de modules de guerre électronique adaptés aux contraintes de neutralité suisse

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Aviation : les F-35 augmentent de prix, la Suisse se rebiffe © Armees.com

Le 19 septembre 2022, la Confédération suisse validait officiellement l’acquisition de 36 chasseurs multirôles F-35A produits par Lockheed Martin, pour un montant initialement évalué à 6,035 milliards de francs suisses, soit environ 6,2 milliards d’euros. Ce contrat s’inscrivait dans le cadre du programme Air2030, destiné à remplacer les F-5 Tiger II et les F/A-18 Hornet vieillissants de l’armée suisse, tout en assurant une intégration opérationnelle avec les standards OTAN.

F-35 : Un contrat de 6 milliards de francs suisses désormais contesté

Mais début juillet 2025, la presse suisse révèle que les autorités américaines auraient notifié un dépassement budgétaire potentiellement supérieur à 1 milliard de francs. Ce chiffre a été confirmé par 20 Minutes et La Tribune, qui précisent que l’administration américaine justifie ce surcoût par des « modifications logistiques » et des « ajustements industriels ».

Le modèle acquis par la Suisse est une version personnalisée du F-35A Block 4, disposant notamment de modules de guerre électronique adaptés aux contraintes de neutralité suisse, d’un système de communication crypté non aligné sur le standard OTAN Link-16, et d’un simulateur de mission installé sur sol national. Selon RTS Info, des ajustements techniques font partie des points litigieux, dont la mise en conformité des logiciels ALIS (Autonomic Logistics Information System) avec les normes suisses de cybersécurité.

Un ingénieur en logistique de combat cité anonymement par La Tribune estime que « le coût unitaire d’un F-35A standard est aujourd’hui évalué à environ 90 millions de dollars, mais les configurations sur mesure peuvent facilement faire grimper ce prix au-delà de 130 millions ». Dans le cas suisse, les 36 avions dépasseraient désormais largement la barre symbolique des 5 milliards d’euros pour la seule cellule, sans compter les pièces détachées, l’armement, le soutien à long terme et l’infrastructure logistique.

Des clauses d’ajustement floues dans un contrat pourtant « fermé », dénonce la Suisse

Le Conseil fédéral maintient que le contrat est juridiquement sécurisé. Lors d’une conférence de presse du 25 juin 2025, la ministre de la Défense Viola Amherd a affirmé que « le contrat signé avec Lockheed Martin et validé par le Congrès américain mentionne explicitement une clause de prix fixe, applicable pour toute la durée du programme jusqu’en 2031 ».

Pourtant, le Pentagone conteste cette lecture. Dans un rapport adressé aux autorités suisses, relayé par Le Figaro, les États-Unis estiment que des « clauses de réévaluation en cas de modification de configuration ou d’évolution logistique globale » autorisent une renégociation partielle. Cette divergence d’interprétation révèle un problème fréquent dans les contrats d’armement transatlantiques : la différence entre le prix initial contractuel et le « cost-plus » américain, qui autorise des ajustements continus liés à l’évolution technologique ou aux standards de sécurité.

La fiabilité du programme F-35 une nouvelle fois remise en question

Si la hausse des coûts est confirmée, la Suisse pourrait ne pas pouvoir honorer l’achat des 36 appareils. Martin Pfister, président de la commission de la politique de sécurité, a indiqué dans 20 Minutes Suisse que « la réduction du volume de la commande est envisagée, pour revenir dans l’enveloppe validée par les votants et le Parlement ». Mais un tel ajustement pourrait compromettre l’équilibre capacitaire prévu dans le concept de défense « Air2030 ». Selon les projections établies par l’armée, un minimum de 34 appareils est nécessaire pour maintenir un taux de disponibilité de 80 % et assurer une couverture de l’espace aérien 24/7 en cas de crise.

Ce différend ravive les critiques historiques adressées au F-35. Depuis son lancement en 2006, le programme a été marqué par des retards chroniques, des surcoûts multiples, et une dépendance structurelle à l’écosystème logiciel de Lockheed Martin. En 2022 déjà, un rapport de la Cour des comptes américaine pointait « une incapacité à stabiliser les coûts à long terme en raison d’une architecture trop fermée et d’un système de maintenance ALIS déficient ».

En Suisse, plusieurs élus estiment aujourd’hui que la promesse initiale de « l’avion de chasse le plus avancé à un prix maîtrisé » n’a pas été tenue. L’industriel américain, de son côté, rappelle que la configuration suisse reste unique, et que les coûts de personnalisation sont « partagés entre partenaires ».

Quel avenir pour le volet industriel du contrat ?

Un autre point de friction concerne les retombées industrielles promises à la Suisse, dans le cadre des « offsets ». Le contrat initial prévoyait que 60 % du montant soit réinjecté dans l’économie suisse à travers des partenariats avec RUAG, Pilatus ou encore Swiss Space Systems. À ce jour, seuls 40 % des engagements auraient été concrétisés, notamment via des contrats dans l’usinage de titane, la fabrication de pièces composites et le soutien logiciel à Emmen et Zurich.

Le Conseil fédéral a mandaté un audit juridique et industriel du contrat. Trois scénarios sont à l’étude :

  1. Maintien de la commande à 36 appareils avec négociation budgétaire en urgence.
  2. Réduction à 30 ou 32 appareils, en maintenant le niveau technologique.
  3. Gel partiel du programme, avec arbitrage en 2026 après validation du budget de défense.

La ministre de la Défense a promis une transparence complète devant le Parlement d’ici fin juillet. Le débat est donc loin d’être clos.

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